Amorgos BAM-BAM (Grèce 2012, Vol°2)

by

Arrivés sur Amorgos ; de la peinture qui coule sur les murs de la capitale, aux roches brunes qui s’enfoncent dans l’eau turquoise. Et, sur terre, des cafés où sont assis des vieillard sirotant leurs frappés. Il est cinq heures du mat ; mal dormi, la tête écrasée sur mon pull, dans le couloir du ferry, je cherchais Vincent, il dormait sous un escalier, bien emmitouflé dans son sac, entouré de dizaines de passagers perdus dans les limbes.

Amorgos, cinq heures du matin, le ciel est encore sombre, mais découvre déjà ses notes bleutées.

On loue un scoot ?
Hé… Tranquille, on vient d’arriver, check les gens qui sortent du bateau, des belles marées humaines.
Ca vomit des gens.
Yassos ! Dios Frappé, parakalo.
T’as une clope ?
Déjà ?
Efkharisto.

Les routes serpentent à travers les montagnes, un peu de vent, les jambes froides ; j’ai les deux sacs sur le dos, dont celui de Vincent, deux fois plus gros que le mien (- T’as un linge à me prêter ? – Putain ! Mais t’es chiant ! T’as rien pris avec toi bordel ?). La route serpente à travers les montagnes, et redescend sur la plage d’Aegiali, des bateaux amarrés dans la baie. Des chèvres sur la route, une brume stationnaire un peu louche ; on est au plus haut de l’île, deux-cent mètres ?

Yeah !
Comme c’est beau.
On dirait un peu les paysages de Tatouine, dans Star-Wars, non ?
Ta gueule.

Aegiali, quatre cafés, cinq bars, trois restaurants, un port, une plage, deux touristes, beaucoup d’amour.

‘Tends, j’appelle Karian… Il répond pas le con… il dort encore. On va checker la plage ?

Un bar, deux bar, trois bars, le bar. Il nous aura vu tous les soirs, tous les jours. Ça aura été notre premier hôtel. À même la plage, à même le sable, à même la pierre, sept heures du mat.

On se pose là un moment ?

Trois heures plus tard, je tourne la tête à gauche, relève un peu le t-shirt qui me fait de l’ombre, le bras gluant, parsemé de grains de sables, je sens que le soleil veut se faire remarquer, Vincent dort encore. Quelque chose bouge derrière nous, dix heures, le bar s’active. Déambule, en short, torse nu, le premier rasta du bar, tout sauf stressé.

Yassos !
Yassos !
Mia Frappé ?
Parakalo.

C’est quoi cette musique. Bonne musique. De la dub ? De la dub ! Yes. En plus de savoir vivre… Décidément.

Vincent se réveille, bonne humeur naturelle, il en a à revendre.

Ca va gros lard ? Déjà en train de t’injecter ton sucre ?
Haha, trou duc. T’as une gueule de merde. Bien dormi ?
C’est beau.

Y a des types couchés dans leur sac dans tous les coins du bar. Une terrasse assez grande, une dizaine de tables, sur la pierre, ombragée par des plantes rampant le long de structures métalliques, ouvert sur la plage, pas de délimitation précise ; le temps s’arrête, les gens se regardent, se jugent peu, s’intéressent. Le camping est juste derrière.

On va voir ?

Petit camping ombragé, lendemain de fête ; c’est onze heures, personne debout. Les tentes s’entassent, les hamacs pendent. Cinq francs la nuit ? On regarde plus tard.

On n’aura pas dormi là-bas, circonstances obligent. Pourtant… arrivés à Ios, comme on le regrettait. Comme on le regrettait. Une autre histoire.

Karian m’a dit qu’il arrivait bientôt.

J’ai la tête plongée dans mon bouquin, Vincent se dore la pilule au soleil. Toute façon il est plus bronzé que moi, je le rattraperai pas, autant préserver ma peau d’irlandais. J’ai oublié mon maillot de bain, je traine en caleçon, légère bedaine, reste des festivals, j’suis blanc comme un cul. Je jette un oeil sur la gauche. Le type le plus blond de la plage, écharpe nouée au cou – il fait trente degrés -, lunettes noires, un bouquin de neurosciences dans la main.

Hahahahhahahaha

Accolades. Yes mon bro ! On est les kings ! T’as vu cette plage de bosse ? Putain matte le cul là-bas ! Karian est dans la place.

Il n’y a plus d’heures, plus de montres. Des frappés, des Dakos, des gens heureux. Le sable, l’eau salée, la baie qui s’ouvre au loin sur le lent développement des paquebots, des montagnes enserrent le paysage, des villages à flancs de collines, architecture blanche, bleue, méditerranée. Les raquettes claquent, une balle de tennis, on s’envoie des balles, on joue comme des gamins. Tant et tant que le soleil commence à descendre, derrière nous. Bières ? Combien ?

Tout n’est qu’un flux continu de présent apaisé. Les filles, comment ? La vie ?

Ça va…
Ça va !

Ce soir c’est la nuit des étoiles filantes ; ouzo dans la main, couchés sur un mur de pierre, bonne musique dans les oreilles (pourquoi les types ont des aussi bonnes références en dub ?). Georgia, la serveuse, nous questionne sur nos origines. Ah sympa les suisses ! Vous avez appris le grec ? Encore une fois ma prononciation me permet d’accéder au stade de connaisseur d’une langue ; en réalité tout ce que je sais faire c’est commander poliment un verre. Faut que vous reveniez ! Y a un concert de buzuki mercredi soir, des bons musiciens. On sera là, promis.

On se retrouve au matin, allongés sur des chaises longues, au bord de l’eau qui s’allume du soleil réveillé, six heures, la musique tourne toujours dans notre dos, on tchatche, on fini nos Alpha. La sève sucrée de la Skunk dessine des vibrations agréables dans la crique prochaine. Tu vois le bateau au loin ? T’as trop fumé ! Que dalle, dans cinq minutes il décharge des voitures. Mais non ! C’est un putain de bateau de pêcheur.

Miracles de la perspective. À trois-cents mètres on ne distingue pas un ferry d’une barque ; une année plus tard je me souviens encore de la magie du moment.

Karian nous invite dans l’antre de king cafard. Petite chambre louée par l’habitant, un lit, une salle de bains, une cuisine, c’est cosy, les moustiques choisissent bien leur lieu de résidence. J’invente l’arme de destruction massive : un linge, queue de rat, les moustiques subissent ; ça fait des taches rouges sur les murs blancs. On s’endort.

Le proprio bizarre nous réveille. Il ouvre simplement la porte. Karian a dit qu’il était seul. Un pacs traîne sur le sol. C’est pas grave. Semi sourire aux lèvres :

Money.
Ok, ok.

Un billet de vingt euros résout l’affaire. Business is business.

On loue des scooters aujourd’hui ?
Attends… attends… à oui, je dors encore.
Feignasse.

Je prends le scooter, pas de permis, excès de confiance, y a pas de police. Jusqu’au monastère, j’apprends à goûter les plaisirs de la conduite, à prix salé, que j’ignore encore. Les routes sont pleines de gravier, fallait s’y attendre.

Le monastère est fiché dans la colline, construit à bras d’hommes, ouvre sur une scène de l’Odyssee. Je vois Ulysse dans son bateau ; son périple fait écho au mien. Vincent déboule, déguisé comme un pakistanais : pas le droit aux shorts dans le monastère. Tout en haut, dans une pièce minuscule, autour d’une table, avec d’autres francophones, entouré des portraits des différents moines, les officiants nous servent des verres de raki, et des bonbons visqueux un peu bizarres. Conjectures : c’est quoi ce rituel ? Rien de plus qu’un verre, une courte attente, et les touristes suivants débarquent. Étrange.

L’excès de confiance me force à reprendre le volant du scooter. Un virage, deux virages, la facilité me dépasse. J’entame une courbe trop vite, un scooter arrive en face ; je confonds frein avant/frein arrière, l’avant du scooter fuit, je goûte le béton. Les deux autres sont déjà devant. Le scooter d’en face s’est arrêté. Un couple s’approche de moi, moitié excédé par ma bêtise, moitié pris de pitié.

J’ai réussi à me lever, je boîte, mes coudes dégoulinent de sang, mon genou pareil. Je marche. Pas de fractures graves, genou, jambes, bras, tout semble aller. Mais j’ai mangé la route. Je vacille. J’ai l’impression d’être proche du K.O. De l’eau. Le bord de route, de l’herbe, je m’asseois. Le voile noir s’approche ; garder connaissance, garder connaissance. Les substances auto-sécrétées me shootent. De l’eau. Il fait chaud. Ça tourne. On est sur une putain d’île perdue, y a pas d’hôpitaux. Ne pas se faire rapatrier. Ne pas se faire rapatrier. Je me relève, ça va, nuage passé. Je boîte toujours ; mon pied a pris le scooter. J’essaie de bouger les orteils, légère souffrance calmée par l’endorphine. Plus tard, ça va faire mal.

Un couple attentionné me ramène en voiture. Jusqu’à la médecin du coin. Très sympathique. J’apprends plus tard que c’est la soeur de Georgia, je la recroiserai deux jours plus tard, béquilles en main, buvant de l’ouzo devant un concert de musique traditionnelle ; c’est pas contre-indiqué, mais après cinq je peux quand même danser sur mon pied pété. Elle dira rien. Sur le moment elle désinfecte les plaies, ne comprend pas pourquoi je ris. Ça me fait marrer. C’est toujours mieux.

Je rigole moins dans la chambre, quarante degrés, invasion de moustiques, pied détruit, plaies suintantes, les deux potes en train de déguster des bières, plus que deux algifor, impossible de dormir.

La suite du séjour sur l’île est un long remerciement à Karian, à Vincent surtout, ayant dû me supporter plus longtemps. Il est patient. Très patient. Trente-cinq minutes pour rejoindre la chambre depuis la plage, pourtant séparés de deux-cent mètres. La suite est une longue méditation, jusqu’à ce que je retrouve la possibilité de danser ; avec les béquilles, bien sûr. Une sorcière m’en voulait, je pense à Cassiopée, je pense à Circé, Vincent pense que je suis fou. Je trace des hexagrammes sur les pages de mon livre. Ok, je suis peut-être fou.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s


%d blogueurs aiment cette page :